
Serge, épris d’art moderne, vient d’acheter très cher un tableau qui ne représente rien. Il est blanc et c’est tout. Ah non, il y a des liserés, mais ils sont blancs également.
Marc, le réactionnaire de la pièce, est accablé : « Mon ami Serge a acheté un tableau…Un tableau blanc avec des liserés blancs ». Quand Serge lui révèle le prix, il est indigné : » Tu n’as pas acheté ce tableau deux-cent mille francs ? ».
Marcc informe Yvan, le troisième protagoniste de ce trio amical qui, au fond, n’a pas grand chose en commun : « Pourquoi on se voit si on se hait ? » gémit Yvan.
Yvan n’est pas un intellectuel contrairement aux deux autres, et aimerait ne se fâcher avec personne. D’autant qu’il a d’autres soucis plus urgents : il va se marier prochainement avec Catherine et ne parvient pas à résoudre le problème des cartons d’invitation en raison d’une profusion excessive de mères et de belles-mères. Ce petit souci annexe nous donne l’occasion de savourer une longue tirade sans point qui fit date : « Catherine adore sa belle-mère qui l’a quasiment élevée, elle l’a veut, sur le carton, elle l’a veut, la belle-mère n’envisage pas, et c’est normal, la mère est morte, de ne pas figurer à côté du père, moi je hais la mienne, il est hors de question qu’elle figure sur le carton, mon père ne veut pas y être si elle n’y est pas, à moins que la belle-mère de Catherine n’y soit pas non plus, ce qui est rigoureusement impossible, j’ai suggéré qu’aucun parent n’y soit, après tout nous n’avons plus vingt ans, Catherine a hurlé que c’était une gifle pour ses parents qui payaient… ». La tirade est encore longue, et l’on ne regrette pas cet aparté qui nous démontre que le théâtre est, avant tout, fait pour être joué.

Yvan, par ailleurs, est ému par ce tableau et par ses couleurs. Ce qui révolte Marc puisqu’il n’y a pas de couleurs.
Mais Marc n’est pas de son temps comme le souligne Serge qui, lui, aime le « modernissime ».
On rit beaucoup et Yasmina Reza, cette brillante femme de lettres d’origine iranienne, nous cisèle des dialogues décapants. Humour et tension se succèdent pour notre plus grand plaisir.
Cette pièce fut montée en 1994 avec trois immenses acteurs : Fabrice Lucchini jouait Serge, Pierre Vaneck, Marc et Pierre Arditi, Yvan.

N’hésitez pas à voir la pièce en plus de la lire : le jeu des acteurs rehausse encore la qualité du texte, et il faut avoir vu Lucchini déclamant : « Il y a depuis peu, chez l’adepte du bon vieux temps, une arrogance vraiment stupéfiante. »
La satire des snobs de l’art moderne par Yasmina Reza est un pur régal.
