Enfin traduit après six ans d’attente, le grand roman de Perez-Reverte sur la guerre d’Espagne ne déçoit pas.
En 1938, les affaires vont mal pour les rouges qui décident de lancer une grande offensive sur l’Ebre, non loin de la mer, afin de desserrer l’inexorable étau. C’est la bataille de la dernière chance.
Le 24 juillet, plusieurs milliers de combattants traversent de nuit, et silencieusement, le fleuve en plusieurs endroits. L’auteur nous emmène dans un village viticole imaginaire où il va camper une éblouissante fresque guerrière : la conquête d’une tête de pont par les rouges et sa reconquête par les nationalistes.
Les premières pages inquiètent pourtant le lecteur peu sensible à l’idéologie marxiste. Les protagonistes qui apparaissent d’abord sont deux militants communistes : Patricia Monzon, spécialiste des transmissions et Julian Panizo, vétéran héroïque et dynamiteur hors norme. Ils sont courageux et sympathiques. En face, Ginés Gorguel, le premier à repérer l’offensive. Il ne veut pas se battre, s’est fait enrôler de force et ne pense qu’à fuir jusqu’à ce qu’il rencontre, dans la fureur des combats, Seliman. C’est un Maure qui s’est engagé, comme des milliers d’autres, pour tuer les rouges, « car ils n’aiment pas Dieu », et soutenir « Saint Franco » qui les avait commandés lors de la guerre du Rif.
Mais Perez-Reverte rétablit vite l’équilibre avec deux superbes figures nationalistes : le sous-lieutenant Santiago Pardeiro qui, à 19 ans, commande les compagnies du Tercio (La légion espagnole) qui subissent le premier choc. Il en est le chef malgré son âge car tous ses supérieurs sont morts. L’autre est un monarchiste catalan, Oriol Les Forques. C’est un Requetés, de ce mouvement carliste qui lutta longtemps « pour Dieu, la Patrie et le Roi ». Les Requetés se confessaient et communiaient avant de monter à l’assaut en béret rouge. Leur héroïsme est salué par l’auteur. La fille du capitaine Penarrocha, chroniqué sur ce blogue, raconte le début de leur histoire.
Pendant neuf jours et 600 pages, Perez-Reverte nous fait vivre des combats extraordinaires pour un piton, un cimetière, des maisons perdues une par une et qu’il faut reconquérir de la même façon. C’est une guerre civile, celle « où l’on sait qui l’on tue », et il y a peu de prisonniers.
L’objectivité de l’écrivain espagnol le plus lu, et assez peu droitier d’origine, est surprenante et nous laisse rêveur : l’Espagne change.
Bien sûr, comme nous ne voyons que des combattants, les injures et les expressions lestes sont régulières : on appelle cela un langage de corps de garde. Mais ce n’est le cas que lors de courts dialogues et le style de l’auteur redevient ensuite toujours aussi précis et élégant.
Dans Jour de colère, Perez-Reverte nous avait déjà impressionné par sa capacité à tenir le lecteur en haleine. Il récidive très brillamment avec Ligne de front qui mérite de renvoyer aux poubelles de la littérature le lamentable Pour qui sonne le glas du hâbleur Hemingway que Perez-Reverte se fait d’ailleurs un plaisir d’étriller. Un vrai petit bonheur en passant.
Jetez-vous dans la bataille de l’Ebre, c’est une somptueuse et terrible épopée guerrière.



